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Articles par thèmes :
Sécurité - Terrorisme
Articles par pays :
Suède
Journal par No :
No 83, octobre 2006
Auteurs :
Pierre Vanek
No 83, octobre 2006
Publié le dimanche 7 octobre 2007

Bouilloire atomique en panne : à deux doigts d’un Tchernobyl bis !

Le 25 juillet 2006, peu avant 14h00, on est peut-être passé à deux doigts d’un nouveau Tchernobyl, en Europe de l’Ouest cette fois-ci. Nous revenons sur cette « presque catastrophe » qui vient jeter son ombre sur les projets de relance du nucléaire en Europe et qui – en conséquence – n’a guère fait la une des médias cet été.1

Les évènements ont eu pour cadre la centrale nucléaire de Forsmark en Suède. Ça vous dit quelque chose ? Située à 1600 km de Tchernobyl, c’est en effet le fait que son personnel ait été contrôlé et jugé contaminé en arrivant au travail en 1986, le lundi matin suivant la catastrophe en Ukraine, qui a alerté l’Europe de l’Ouest quant à ce qui s’était passé en Union soviétique.

La centrale est située à 150 kilomètres environ de Stockholm, sur la côte est de la Suède. Elle livre, en temps normal, un sixième de l’électricité produite dans le pays et elle comporte, en annexe, un important site de stockage de déchets radioactifs dits « opérationnels », c’est-à-dire la multitude de déchets contaminés engendrés par l’industrie nucléaire, en sus du combustible « brûlé ». Sa construction a été commencée en 1972 et ses trois réacteurs ont été mis en service successivement au début des années 80. Il s’agit de trois réacteurs à eau bouillante (BWR), comme le sont aussi les centrales suisses de Mühleberg et de Leibstadt.

Centrale la plus sûre du monde ?

A la différence du réacteur à eau pressurisée, le réacteur à eau bouillante n’a qu’un seul circuit primaire de vapeur. L’eau bout au sommet du réacteur puis va directement dans la turbine, subit une condensation et retourne dans le réacteur. Ainsi, il n’y a pas d’échange thermique entre deux circuits séparés comme dans un réacteur à eau pressurisée (PWR). Comme les réacteurs à eau pressurisée, ce type d’engin dépend de systèmes de sécurité actifs, rapides et... si possible sûrs. Les BWR appellent d’ailleurs des systèmes de régulation plus complexes que les PWR et posent nombre de problèmes de sécurité spécifiques.2

On est, dans la réalité, loin de l’image d’auto-promotion de la centrale de Forsmark qui, dans sa brochure de présentation, banalise ces questions en titrant « Un réacteur nucléaire est en fait juste une grosse bouilloire »3. Mais il est indéniable par contre, qu’aux yeux de l’industrie nucléaire et de ses promoteurs, Forsmark était un bijou exemplaire. L’Agence Internationale pour l’Energie Atomique (AIEA) – citée par l’exploitant dans la même brochure datant de l’an dernier seulement – est catégorique : « La centrale de Forsmark est l’une des plus sûres au monde et il devrait être possible de la faire fonctionner encore pendant 50 ans. »

A la lumière de l’accident évité de justesse à Forsmark, on comprend mieux la volonté du lobby nucléaire d’escamoter l’information sur les risques que révèle celui-ci... dans toutes les autres centrales de par le monde qui sont forcément moins sûres, du moins si on en croit l’AIEA. Black-out en salle de contrôle !

Pour en venir aux faits : la catastrophe potentielle a démarré à l’occasion de travaux de maintenance sur le réseau électrique extérieur à la centrale. La flamme d’un arc électrique et un court-circuit – d’origine encore inconnue – dans un poste de distribution à haute tension, situé à l’extérieur de la centrale, a déstabilisé et interrompu l’alimentation électrique interne de la centrale ainsi que celle de ses systèmes de contrôle et de sécurité.

Ecrans noirs et commandes mortes dans la salle de contrôle : les opérateurs se sont retrouvés sans ordinateurs, ni instruments de mesure en état de marche. Et surtout, pour éviter la fusion du cœur du réacteur et un nouveau Tchernobyl, la mise en route des pompes de refroidissement dépendait du basculement – théoriquement automatique – de leur alimentation sur les générateurs diesel de secours. En principe régulièrement testés et contrôlés.

Batteries en panne

Mais ce système n’a pas fonctionné normalement, deux de ces générateurs diesel ne se sont pas mis en service. Il semblerait en effet que leurs batteries aient été affectées par le court-circuit initial, alors que ce système de secours est bien entendu censé être entièrement indépendant du réseau « normal ». Ainsi, les différents circuits électriques de la centrale se sont comportés de manière instable et erratique pendant bien trop longtemps.

En conséquence, la température du cœur du réacteur est montée en flèche, le niveau d’eau dans le circuit primaire a baissé de plus de deux mètres et la pression de celui-ci est descendue à 12 bars au lieu des 70 bars à laquelle il devrait normalement se maintenir.

L’alimentation électrique de secours n’a pu être rétablie qu’après plus de 23 minutes, après que les deux générateurs diesel défaillants aient été mis en service – ceci manuellement ! – et il a fallu, officiellement, trois quarts d’heure pour que les opérateurs puissent confirmer que le réacteur atomique était engagé dans la voie d’un arrêt stable.

La dernière barrière a failli sauter

Un spécialiste, Lars-Olov Höglund, qui a dirigé à l’époque la construction du réacteur et la centrale elle-même, et qui connaît donc la machine de l’intérieur, a pu ainsi déclarer aux médias4 les jours suivants que c’était « le hasard qui a évité que la fusion du cœur ne se produise » et qu’il s’agissait de « l’évènement le plus dangereux depuis Three Mile Island et Tchernobyl. » Un autre observateur averti, Ole Reisestad, directeur de l’Institut norvégien de protection contre les rayonnements ionisants a confirmé qu’on était « passé près de la catastrophe et près de la défaillance de la dernière barrière de sécurité. »5

L’autorité de surveillance officielle suédoise (SKI) a mis à l’arrêt quatre autres centrales du même type et c’est de la moitié de sa production électronucléaire dont la Suède est encore privée. Le SKI admet par ailleurs que « la découverte que les fonctions de sécurité se sont avérées être liées entre elles d’une manière délicate est extrêmement grave ».6

Mais, tout en affirmant n’être pas en mesure de se prononcer sur la gravité comparée de l’« incident » à Forsmark, cette autorité a paradoxalement accepté qu’il soit classé au niveau 2 de l’échelle officielle des accidents nucléaires qui en compte sept, un niveau somme toute assez « banal ». Ceci en arguant essentiellement que – in fine – l’accident n’a pas eu lieu (il n’y a pas eu d’émissions dans l’environnement) et donc que « les systèmes de sécurité activés ont été suffisants. » C’est un peu comme si un juge considérait comme un fait bénin une tentative d’assassinat, et refusait de saisir l’arme du crime, parce que la balle du tueur n’avait fait « que » frôler la victime potentielle et que, somme toute, celle-ci en était sortie parfaitement indemne !

Y’en a point comme nous !

En Suisse aussi on s’est voilé la face. L’autorité de sûreté helvétique (DSN) affirmait début août que « nous n’utilisons pas les mêmes systèmes de générateurs de secours qu’en Suède. Du coup, nous n’avons pas exigé de mesures immédiates. »7 Comme en Allemagne, d’ailleurs, d’où provenaient les systèmes défaillants de générateurs de secours, on ré-entonne partout du côté du lobby nucléaire le fait que tout est différent « chez nous ». « Les composants techniques utilisés par Forsmark, n’existent pas en Allemagne » a ainsi déclaré le ministre de l’environnement Sigmar Gabriel (SPD) dans une conférence de presse à Berlin début août8.

Ce réflexe de défense pavlovien est particulièrement malvenu. Il cherche à cacher la forêt du risque nucléaire derrière l’arbre des spécificités de tel ou tel incident ou dispositif. La réalité crue, c’est que c’est précisément la complexité des systèmes nécessaires pour tenter de « sécuriser » tout réacteur nucléaire, qui constitue la source de l’impossibilité de garantir un « risque zéro » et même d’évaluer le risque de manière sérieuse. Or l’enjeu énorme d’une catastrophe nucléaire fait que cette « roulette russe » qu’est l’exploitation de réacteurs atomiques est inadmissible : un accident majeur pourrait, en effet, entraîner un million de morts et des évacuations nécessaires à hauteur de surfaces deux ou trois fois supérieures à celle de la Suisse !

Un signal d’alerteà ne pas ignorer

Mais la presque-catastrophe de Forsmark – indépendamment de ses causes techniques immédiates – est un signal qui vient d’une certaine manière à point nommé. Il a en effet été déclenché par une perturbation du réseau électrique général. Ce n’est pas étonnant : l’organisme de contrôle du nucléaire étatsunien (NRC)9 estime par exemple que 50% des scénarios menant à la fusion du cœur d’un réacteur ont une même cause : la coupure de courant du réacteur !

Or chacun le sait et nombre d’incidents sont venus le démontrer, jusqu’à la coupure de courant pour tout le Nord de l’Italie en 2003 due à la chute d’un arbre sur une ligne à haute tension en Suisse, la volonté de privatiser-libéraliser le secteur électrique, se traduit – pour différentes raisons – par une instabilité accrue des réseaux, qui vient aggraver le risque causé par la pression due au « tout-au-marché » et conduisant à une exploitation prolongées des installations atomiques pour des raisons financières, bien au-delà de leurs durées de vie initialement prévues.

Le marché contre la sécurité

En Suisse, l’un de ces facteurs inquiétants des effets de la libéralisation sur le nucléaire a même été relevé cet été par ... la commission fédérale de sécurité des installations nucléaires. Walter Wildi, président de celle-ci, tout en réaffirmant la ritournelle officielle selon laquelle « un incident comme celui de Suède est impossible en Suisse », a en effet admis que « des fluctuations brusques sur le réseau [...] ne sont pas bonnes pour le nucléaire » et qu’il était donc indispensable pour y remédier « d’agir sur la coordination du réseau énergétique. » Or dit-il : « La commission a l’impression que la coordination technique va être moins bonne en raison de la libéralisation croissante du marché électrique. »10

Un argument antinucléaire pour se battre contre la LME-bis

Au moment où nous mettons sous presse, on apprend que trois des quatre réacteurs arrêtés en Suède, dont bien sûr celui de Forsmark, sont encore à l’arrêt. L’autorité de sûreté suédoise a maintenu leur fermeture sine die, en attendant un certain nombre de modifications aux systèmes de sécurité, notamment en matière d’indépendance réelle des différents circuits électriques de la centrale. Dans la foulée, le gouvernement suédois a annoncé son intention de tenir une « conférence internationale sur la sécurité nucléaire » pour échanger des expériences « sur la manière dont le risque d’incidents comme celui de Forsmark » pourrait être évité.11 Gageons que même cette initiative avortera, en effet, le lobby nucléaire n’a aucun intérêt à ouvrir un réel débat international sur la sécurité, ou plutôt l’insécurité, atomique, encore moins de le faire à l’enseigne d’un presque-accident qu’elle s’empressera d’essayer d’oublier... Ce travail-là, c’est malheureusement, au mouvement antinucléaire de le mener, en Suisse comme à l’échelle internationale.

Pierre VANEK

1 Pour s’informer directement une excellente source le site : www.sortirdunucleaire.org

2 Nuclear Reactor Hazards (april 2005) commandée par Greenpeace et disponible en ligne

3 Information about Forsmark, Ed. Forsmarkkraftsgrupp – 2005

4 TAZ et Svenska Dagbladet 3.8.06

5 TAZ 3.8.06

6 V. leur site : www.ski.se

7 Tribune de Genève 11.8.06

8 Le Figaro, 10.08.06

9 NRC – Nuclear Regulatory Commisison

10 Swissinfo, 5.8.06

11 www.thelocal.se

 
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  1. No 83, octobre 2006
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